JSMF – TATVAN – VAN

21h. Mardi 26 mai 2015. Je suis posé à Kalecik Toki, à quelques kilomètres au nord de Van. Mon hôte est en train de roucouler dans sa chambre avec son amie – ça rigole, ça semble blaguer, ça parle fort, j’espère que ça va s’arrêter là !

En attendant, je vous raconte ce qui s’est passé depuis la publication de mon dernier billet à Tatvan.

Une nouvelle fois alors que j’allais quitter le centre commercial de la ville, le jeune qui m’avait gentiment donné le code pour la wifi, m’a invité à la table où mangeait tous les employés bossant dans ce lieu de restauration – le « food court » que l’on trouve dans tous les centres commerciaux quoi ! Ainsi, au lieu de manger un bout de pizza, un hamburger, un chat grillé aux olives, ou « je-ne-sais-trop-quoi » de banal, j’ai pu goûter à un bon déjeuner (petit-déjeuner ?) Kurde (comme le groupe a aimé me le préciser). Je les ai quittés en me tapant le ventre, en rotant bien fort, et en chantant : « j’ai bien mangé, j’ai bien bu, j’ai la peau du ventre bien tendue, la la la la ». Ils ont beaucoup aimé, moi j’ai juste vomi après coup. Quitter la ville fut un peu plus compliqué en revanche. Il est tombé en 30 minutes, une quantité d’eau phénoménale qui a rapidement transformé les rues en de véritables torrents de boue entrainant aussi toutes les merdes qui trainaient. Les trottoirs, quant à eux, furent de vraies pistes d’athlétisme tellement les gens couraient partout. On aurait dit des chats auxquels la tête aurait été coupé ou des supporters de foot lors de l’ouverture des grilles du derby tant attendu : Châteauroux – Meaux. Pour ma part, j’ai attendu, au sec, dans une pâtisserie – quitte à attendre dans un coin sympa autant le faire au milieu des sucreries. J’ai voulu acheter du miel, mais ce dernier était si cher (plus cher qu’en France) que mes quelques lires n’étaient pas suffisantes : ridicule ! Quand enfin j’ai quitté Tatvan, le soleil montrait son nez. Je venais de faire un kilomètre quand j’ai repéré quatre gamins à vélo me faisant signe de m’arrêter. Hum, hum, j’avais pris un caillou dans le ventre un peu plus tôt, j’étais méfiant. Cependant, ceux-ci m’ont juste demandé une pompe. J’ai rapidement regardé la chambre à air et réalisé que je n’avais pas le bon embout – vous savez y’a deux modèles pour les chambres à air : le « Schmoufspiz double D  4 x 4 19-33» et le « Prutgratspoom 672 A/h modèle 12x ». Il m’a fallu expliquer à renfort de gestes compliqués que je ne pouvais malheureusement rien faire pour eux, et je suis reparti. Je n’avais pas fait 20m qu’un de ces merdeux m’a balancé une pierre. J’avais du temps à tuer, et cette fois-ci j’ai fait demi-tour. Le fautif, comme à peu près tous les gamins pris la tête dans la confiture de groseilles, a nié en jurant sur la tête d’Arielle Dombasle, Michel Sardou, et Gargamel que ce n’était pas lui. Je lui ai fait comprendre que je n’étais pas content. En français ça a donné ça : « Espèce de petit bubon purulent dégénéré, gros glaire de dindon chauve et aveugle, si tu veux que je sorte mon coupe-ongle, tu as gagné ! ça suffiiiiiiiiit bordel ! ». Bon, j’ai aussi sorti une leçon de morale qu’il n’a bien entendu pas compris. Loin de se dégonfler, lui et ses copains, m’ont dit que si j’avais un problème, ils allaient me tuer, me couper la gorge mimant avec les gestes et tout le reste. Super ! Finalement, ils se sont calmés, se sont excusés, et je suis reparti, non sans recevoir à nouveau des pierres…Purée, ça commençait à me saouler ! Une borne plus loin, rebelote, je repère des gamins, qui s’approchent de la route, mais cette fois-ci pas de cailloux, juste des « money, money, money » et quelques insultes pour agrémenter le tout. A ce moment précis de ma journée, je ne voulais plus entendre parler de la Turquie, de la Kurdie et de son accueil. Les méchants gamins.

Je voudrais dire que c’est tout de même très perturbant de se faire attaquer (agressé ?) et d’être sur le qui-vive en permanence quand on roule et que l’on voit des jeunes s’approcher de la route. Je me sens très vulnérable à vélo – surtout que je roule doucement surtout quand ça monte.

Bon, j’avais un hébergement pour le lendemain, ça allait, sauf qu’en roulant et en tentant de me remettre de mes émotions, j’ai pris conscience qu’en fait c’était pour le…surlendemain que j’avais un hébergement. Moi et les temps de cuisson ! J’avais  donc deux jours pour couvrir une distance qu’en général je couvrais en une journée ou presque. J’ai ainsi pris mon temps. A un moment, pour me protéger de la pluie, je me suis mis à l’abri de la pluie contre un rocher – bonjour l’image du misérable vagabond que je faisais couler à un rocher comme un vulgaire bout de mousse. En contrebas, une famille installait son pique-nique/BBQ. Je les enviais. J’avais envie de compagnie pour me remettre de mes émotions, et, alors que j’hésitais à repartir ou bien à me jeter dans le lac les pieds dans un bloc de ciment, le père de famille m’a invité à partager leur repas. Je n’ai pas refusé une seule seconde. Ils ont été supers. J’ai donc mangé comme un ogre et été servi comme un roi. Ce fut parfait, et ça m’a fait du bien au moral. J’ai passé presque deux heures avec eux et je suis reparti pour me chercher un bivouac pour la nuit content que les sales mômes furent bien loin dans ma mémoire. Je n’avais pas fait trois kilomètres que j’ai été une nouvelle fois invité à manger. Cependant, j’avais le ventre si plein qu’un morceau de poulet en plus et j’aurais vomi…J’ai juste bu un coca, par politesse.

Je l’avais repéré à plusieurs kilomètres mon bivouac et quand je suis arrivé dans le village, j’ai tout de même demandé aux vieux en train de siroter du thé, si je pouvais dormir sur cette petite presqu’ile là-bas. Bien entendu, ils ont accepté, mais j’ai dû boire un thé – mon énième de la journée. Néanmoins,  et je m’y préparais depuis quelques semaines, alors que la pente était un peu trop importante, le poids de mon vélo et des sacoches ont fait que ma béquille s’est brisée. En fait, les vis ont rompu dans le pas-de-vis. Ça m’a bien fait suer, car mon vélo me permettait de prendre des photos à hauteur d’homme. J’espère pouvoir résoudre ce problèmes à Van. En tout cas, je l’ai trouvé mon bivouac et j’ai pu me poser avec une vue sur le lac absolument splendide, et cela juste avant que le vent ne se mette à souffler et me colle dans la tente à la nuit tombée, pour écrire.

Le vent était tombé durant la nuit, mais ce matin, il faisait nuageux. Comme mon rituel habituel, je me suis préparé doucement, sans précipitation (je commence à être bien rodé maintenant après plus de deux mois), puis je me suis posé devant le lac.

Comme ça, assis, à regarder au loin, les yeux dans le vague, dans le silence d’une journée à peine commencée, je me suis mis à réfléchir sur ma vie, ma vie d’homme, de papa, de frère, de fils, d’ami. J’ai réfléchi sur mes choix, sur ce voyage, sur ce que qui passait en moi, sur mon futur, sur ce qui me manquait le plus, sur ce qui me rendait heureux, sur ma liberté, sur tant de choses. Tant, tant, tant de choses qu’à un moment les larmes se sont mises à couler. Ce voyage me bousculait, me poussait à droite, puis à gauche, m’enfonçait, me faisait me battre avec moi-même, me rassurait et m’effrayait. Il me rendait si heureux à en hurler et à en bondir, si heureux à en chanter, si heureux à embrasser le premier chat venu,  si fier d’en être arrivé « au moins là ! », et si triste à en chialer comme un supporter de foot qui vient de voir son équipe préférée éliminée aux tirs au but au premier tour de la Coupe de l’America . Je vivais au quotidien dans maelström émotionnel que je n’avais jamais connu. Ce voyage m’avait déconstruit, et désormais, il me construisait.

Je suis parti doucement en direction de Gevas où je comptais me poser pour le soir. Pendant toute ma route, je suis resté aux aguets. Deux attaques de chiens (dont une qui a vu le toutou descendre de la montagne sur au moins 200m et me poursuivre sur la même distance – heureusement ça descendait), des gamins qui me demandent de l’argent puis m’insultent : la routine quoi ! Même pas peur, quoi que…La veille on m’avait dit que je ne pouvais pas prendre un tunnel long de 2310m pour rallier Gevas, mais plutôt une route de montagne. Bien entendu, j’ai pris le tunnel. Quatre minutes, c’est ce qui m’a fallu pour le traverser (ça descendait) en hurlant : « Tuuuuuuuuuunnel ! Tuuuuuuunnel !» (les plus fidèles reconnaitront ma chanson de ma vidéo de ma Traversée des Alpes à vélo). Au final, j’ai dû gagner une bonne heure et trois litres de sueur.

Je l’avais remarqué depuis que j’avais quitté Ercis : les bases militaires étaient plus nombreuses. Souvent s’emmerdant comme des chats morts, ces soldats me regardaient passer avec l’œil vif propre aux militaires en poste. Cependant, cette fois-ci, on m’a sommé de m’arrêter. Curieux moi aussi, j’ai obtempéré et j’ai un peu échangé avec eux. Mais, oui, car il y a un mais, je ne les sentais pas (vous savez ce 6e sens que nous possèdons tous, sauf les lecteurs de Paris-Match)…du coup, j’ai baragouiné qu’il allait pleuvoir, que j’étais atteint de vertiges hyper contagieux, et que je devais vite aller me protéger dans un terrier. En gros, je suis parti sans demander mon reste. Non, vraiment, je suis devenu méfiant quand on me demande de m’arrêter ou de venir discurer.

C’est dans un camping que je pensais fermé que je me suis posé pour le déjeuner. Cela m’a permit de me protéger de la tempête et de la pluie qui arrivait. En fait, le proprio est arrivé, surpris de me voir là (et moi de même), posé comme une bouse, en train écrire. Il m’a invité pour un thé : bien sûr ! Je voulais aller me balader sur l’ile d’Aktamar juste en face, malheureusement, le temps était si mauvais et le vent si violent que j’ai dû zapper ce petit tour de bâteau. Dommage, mais je n’avais pas envie de me la faire Titanic sur un bâteau datant du Néolithique inférieur, ou pire de rentrer à la nage dans l’eau à 12°C. Finalement, c’est à Gevas que je me suis posé. J’ai été super bien accueilli par les locaux, très curieux et très étonné que je sois venu jusqu’ici à vélo. J’ai eu droit à des thés, du pain, et du fromage pour mon goûter – j’ai du mal avec le fromage à cette heure.

Pour, sans aucun doute mon avant-dernier bivouac en Turquie, je me suis posé sur le bord du Lac avec encore une fois une vue magnifique. Derrière les montagnes, devant le lac. Royal.

Le vent violent de la nuit (bonjour la panique en voyant ma tente bouger de la sorte) avait chassé les nuages et il faisait un temps superbe. Resté sur ma fin la veille quant à la visite de l’île d’Aktamar, j’ai décidé de tenter ma chance à nouveau ce matin. Je suis arrivé à 8h30 à l’embarcadère. Après avoir tenté de comprendre à quelle heure partait le prochain bâteau, j’ai obtenu une information très approximative, très, très approximative d’un départ vers 9h/9h30. Ainsi quand à 9h15, j’ai vu un groupe de touristes Turcs embarquer, j’ai moi aussi sauté dans le bâteau, mais le monsieur « très approximatif » est venu me voir en me disant que celui-ci n’allait pas à Aktamar. J’ai senti le mensonge, et je suis devenu lourd et j’ai insisté (j’ai au moins appris qu’il ne fallait JAMAIS s’arrêter à un « non », ou un « pas possible »). Ce sont les touristes et les membres de l’équipage qui sont venus à ma rescousse pour que je puisse embarquer. Quelle bonne idée d’être allé sur cette île. Ce fut superbe ! (et un bon choix d’y être allé à cette heure, le vent s’étant levé et les nuages étant revenus). Après une trentaine de kilomètres, je suis arrivé à l’heure du déjeuner à Van, mais je n’ai fait que traverser la ville pour arriver chez mon hôte – au prix d’une belle montée durant laquelle j’ai dû pousser mon vélo sur 100m.

J’avais un temps envisager louer un voiture pour aller au Mont Ararat, mais cela n’est vraiment pas possible : crotte alors ! Je vais donc profiter de ces jours à Van pour planifier mon séjour en Iran, dernière étape de ce voyage.

En attendant voici quelques photos.
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19 réflexions sur “ JSMF – TATVAN – VAN ”

  1. Un tantinet laborieux cette fin de Turquie… Courage mon Pascal. La phase 5 est au bout de la Kurdie ; )
    Un pensée de toute la famille qui aurait apprécié le petit pic-nic avec toi

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    1. Merci ! Oui ça commence à me tirer dessus un peu, dire le contraire serait mentir…L’Iran…ça semble si loin et si proche à la fois ! Pleins de doutes, de peurs et de questions ! Bises à la famille 🙂

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  2. Yo my bro’ (histoire de paraphraser un célèbre boulanger surfeur/grimpeur/philosophe). Ton voyage semble prendre des allures d’introspection spirituelle. Le défi sportif fait place à une autre quete, plus intérieur. Tu gardes néanmoins ton indéfectible sens de l’humour si …………Singulier. Tant mieux car nous sommes parfois inquiets de te voir pris pour cible par les jeunes turques lanceurs de pierres. heureusement, si les turques sont fort (et , parait il, très facilement érectiles) je n’ai pas de souvenir de médailles olympiques au lancer du javelot les concernant. Ma mémoire me fait peut etre défaut. En tout cas, cela relève plus, à mon sens , d’un manque d’éducation que d’une réelle volonté de nuire. Combien de centaines de fois, gamins, nous sommes nous amusés à lancer des cailloux sur les pare brise des voitures qui traversaient notre charmant village (ok, j’exagère, notre village n’a rien de charmant) . Heureusement, pour nous, déjà, nous courions extrêmement vite et les automobilistes peinaient à nous rattraper même en voiture (ok, jà, j’exagère vraiment. Toi, ils te rattrapaient. pas moi !!!!) Quoi qu’il en soit, poursuis ton chemin avec quiétude et ravis nous de tes récits. nous sommes pressés de « découvrir » l’Iran à travers tes yeux. biz

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    1. Mon voyage EST une introspection spirituelle. Ai-je vraiment le choix ? ça commence vraiment vraiment à me saouler de ne pas être serein dès que je me déplace…cette tension est pesante, heureusement ça ne dure pas longtemps, mais à gérer seul, c’est lourdingue ! L’Iran me fascine et m’effraie ! Merci pour le long message, ça fait toujours très plaisir !

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    2. Sais tu que tu as le droit de rentrer (avion, bateau, pédalo…) si tu ne te sens pas serein. Personne ne te jetteras la pierre (surtout pas les petits morveux du kurdistan)
      Sinon, je viens te chercher avec mon camion. Facile d’aller à Van avec mon van !

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  3. Salut le Nomade !
    Tu l’as trouvé ! Bigre, il est maousse ! t’as vu ses yeux ? doit être en famille avec David Bowie !
    Désolée pour ta béquille, en même temps.
    Les Larmes… au Moyen Age, étaient perçues comme un cadeau. Pfff c’est encore ton anniversaire ?
    Les paysages sont vraiment sublimes. De quoi être scotché et avoir envie de s’arrêter !
    Les pierres… difficile d’en dire quelque chose… peut-être les mots d’un autre : « Depuis, j’ai toujours en réserve quelque chose de cocasse à me murmurer quand les affaires tournent mal ». Aussi, autre pays, autres mœurs.
    Incroyable de voir comment on continue de t‘ouvrir les portes sans que tu aies besoin de frapper ! Je préfère en rester là !
    Allez, une dernière pour la route : « le flux du voyage vous traverse, et vous éclaircit la tête. Des idées qu’on hébergeait sans raison vous quittent; d’autres au contraire s’ajustent et se font à vous comme les pierres au lit d’un torrent. Aucun besoin d’intervenir; la route travaille pour vous […] ». Enfin, presque. Oui, t’as de quoi être fier !
    Comme quoi, on se fait certainement une idée trop sucrée de la liberté.

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    1. Merhaba… Oui le fameux chat de Van, rare, voire très rare ! Les portes s’ouvrent, mais il faut savoir les pousser, c’est quand même moins simple qu’il n’y parait 😉 Je confirme: les paysages sont superbes…les cailloux aussi !

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      1. Allez j’en rajoute : la porte est aussi dite étroite et basse.
        Les Iraniens sont férus de poésie. Pour avoir la paix, N. BOUVIER avait gravé sur ses portières ces vers de Hâfez :
         » Même si l’abri de ta nuit est peu sûr
        Et ton but encore lointain
        Sache qu’il n’existe pas
        De chemin sans terme
        Ne sois pas triste ».
        Tout va bien, il te reste quelques jours pour apprendre par cœur des vers persans.
        PS 1 : Il sont aussi férus d’humour, double tout va bien !
        PS 2 : la presqu’île, c’est plus convivial qu’une île !

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      2. Oui, oui, le voyage est fait d’étapes. La Nature est bien faite, elles arrivent quand on est prêt (triple tout va bien !).
        T’es pas un « bleu » ! Si?

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